Don Delillo – Outremonde

Séance du lundi 24 février 2020.

Immense roman tant par sa taille (env 900pages) que par sa qualité et son originalité. Ce livre écrit en 1997, nous dit l’histoire de l’Amérique dans la seconde moitié du 20eme siècle sur fond de guerre froide. Bien sûr, c’est long, foisonnant et certains ont trouvé la lecture un peu ardue alors que d’autres n’ont pu lâcher le livre une fois la lecture commencée .

Le livre s’ouvre par un prologue intitulé « Le triomphe de la mort » qui relate la célèbre partie de base ball qui opposa le 3 Octobre 1951 les Giants et les Dodgers. Edgar Hoover, le patron du FBI, y assistait, un gamin du Bronx qui est entré en resquillant aussi. C’est ce dernier qui récupère la balle du « homerun ». La trame du roman est la quête de cette balle de match sur 40 ans à travers l’Amérique entière et cette quête sert de navette pour relier les multiples scènes d’Outremonde.

Le triomphe de la Mort est aussi le nom d’un tableau de Bruegel. Hoover en regarde une photo durant le match : « Les couleurs sanguinolentes et les corps entassés, c’est un recensement des plus horribles façons de mourir. La Mort partout, la Conflagration, la Terreur universelle »… et il pense à une tour solitaire dressée sur le site d’essais kazakh, la tour armée de la bombe… » Il sera beaucoup question du nucléaire et des déchets dans ce livre….

Sur les 800 pages qui suivent, la narration oscille entre passé et présent, entre espaces différents (de Harlem au Kazakhstan). Elle fourmille de scènes et personnages multiples, certains ayant réellement existé (Hoover, Frank Sinatra, Lenny Bruce, Sabato Rodia, etc ), d’autres purement fictionnels. Le personnage principal est Nick Shay, symbole de la middle class. Il travaille dans l’industrie des déchets. Nous faisons du traitement de déchets, du commerce de déchets, de la cosmologie de déchets. . Il est nécessaire de respecter ce que nous jetons. (…) Je vais te dire ce que je vois là () le paysage de l’avenir (). Plus les déchets seront toxiques, plus le touriste sera prêt à consentir d’efforts et de dépenses pour visiter le site. () Visite en bus et cartes postales. » On rencontre également des artistes avant gardistes : Klara Sax qui peint d’anciens avions de guerre, des manifestants contre la guerre du Vietnam, un serial killer qui tue au hasard des automobilistes, des religieuses évangélistes en mission dans le Bronx, des drogués, des SDF qui vivent sur les amas d’ordure….

Dans le dernier chapitre «Das Kapital », on retrouve la dimension apocalyptique du prologue et la référence à Bruegel. Nick Shay se trouve en Kazakhstan où « ils vendent des explosions nucléaires pour de l’argent. Ils veulent que nous leur fournissions les déchets les plus dangereux que nous pourrons trouver et ils les détruiront. Selon le degré de danger, ils feront payer à leurs clients de trois cents dollars à douze cents le kilo ». Près de cet endroit « Des enfants jouaient à un jeu dans la poussière. Six garçons et filles auxquels manquaient des bras. Le garçon privé d’yeux était là aussi (), la tête un peu trop grosse, le visage et le front marqués de tumeurs, et ces bouchons de chair spongieuse à l’endroit où auraient dû se trouver ses yeux »

 Un livre foisonnant abordant nombre de grands problèmes de nos sociétés contemporaines, constat pessimiste de leurs dérives, une écriture précise, et le talent de nous tenir en haleine…. Un livre puzzle qui demande une attention soutenue et qu’il est conseillé de lire de manière continue pour ne pas perdre de vue les nombreux personnages.